Au plus secret, pleure une source / Ayoub El Mouzaïne


Au plus secret, pleure une source. Ainsi se clôt le poème ‘’Eros’’ de Rainer Maria Rilke (1924) : 
« Und im Innern weint ein Quell ».

Et l’on ne sait jamais si l’eau naît de la pierre, du ciel, ou de l’œil.

Du 20 mars au 12 avril 2026, à la Galerie Sanaga, quelque chose circule. Pas une rencontre. Une dérive lente. Une infiltration. Entre Anne Moreau et Marine Aïello, l’échange ne se tient pas face à face, mais dans l’entre-deux fluide. Là où la matière se souvient encore d’avoir été eau…

Le titre de l’exposition, emprunté au poète austro-hongrois Rilke, agit comme une chambre souterraine : Au plus secret, pleure une source. Ici, la source ne jaillit pas, elle veille, retenue, antérieure aux formes. Car avant les cartes, avant les frontières, avant même les récits, il y eut les eaux primordiales : Celles qui portent. Celles qui engloutissent. Celles qui regardent.

Regarder, n’est-ce pas déjà boire ? En arabe, le mot ʿayn (عين) désigne à la fois source et œil. Une même cavité pour l’eau et pour la vision. Ce glissement irrigue silencieusement certaines pièces de Marine Aïello, où l’écriture affleure comme un ruissellement ancien, et où l’Égypte - traversée récente de l’artiste, demeure mémoire immémoriale. Le Nil n’est pas un paysage : c’est une colonne vertébrale liquide, une ligne de vie que l’histoire n’a jamais cessé d’habiter.

Chez Anne Moreau, tout commence aussi par une ligne. Une ligne mouvante. Ondes. Ondoiements. Cartographie de ce qui échappe à toute fixation. Son premier atelier flottait déjà, posé sur un bateau : origine instable, matrice dérivante. Sur géotextile ou sur lin, dans de vastes étendues bleues et ocres, elle ne peint pas l’eau : elle en épouse la logique. Ses surfaces sont des lits, des fonds, des passages. Rien ne s’y pose définitivement. Tout y circule. Éternellement. 

De la Loire au Nil, de la Seine à la Charente, en passant par la Sanaga, les fleuves ne relient pas des territoires, ils relient les temps. Des êtres y veillent - féminins, lunaires, indéfinis. Porteuses d’eau, pleureuses, silhouettes penchées vers une absence qu’elles continuent pourtant d’abreuver. Figures mythologiques, peut-être, qui sait ? Ou simplement formes anciennes du soin. Elles ne traversent pas les eaux : elles en sont les seuils.

Marine et Anne enracinent leur recherche dans une résurgence archéologique, elles travaillent comme on exhume : par fragments, par dépôts, par survivance. La matière garde la trace d’un avant. Une fertilité enfouie. Une mémoire qui ne passe pas par le récit, mais par la forme. L’eau, chez elles, n’est pas fluide : elle est retenue dans la terre, dans la courbe d’un volume pour l’une, dans le drap de lin pour l'autre, et semble à la fois naître et se fossiliser. L'âme fondra en larmes…

Leur duo se déploie au milieu de présences plus ancienne encore : des pièces d’arts premiers issues de la collection de la galerie. Non comme citations, mais comme nappes profondes. Là aussi, l’eau et la fertilité se confondent. Donner l’eau, donner la vie. Retenir l’eau, retenir le monde.

La source pleure. L’œil veille. Et nous restons là, au bord, à tenter de voir ce qui, depuis toujours, nous traverse…
©Marine Aïello